La bordelaise DESKi vient de porter HeartFocus, son logiciel d’échographie cardiaque IA, sur iPhone. Ses deux fondateurs sont nommés au prix EY de l’entrepreneur de l’année. La trajectoire impressionne, et le produit reste pourtant réservé au marché américain.

En résumé

HeartFocus fait réaliser une échographie du cœur par un soignant qui n’y a jamais été formé. La technologie tient ses promesses sur l’image, beaucoup moins sur l’accès aux soins.

1.  Le logiciel guide le geste en direct. Une infirmière pose la sonde, l’IA corrige la position à l’écran et déclenche l’enregistrement dès que l’image devient exploitable. L’application tourne désormais sur iPhone, en plus de l’iPad.

2.  L’essai pivot est propre, et il porte sur l’image. Sur 240 patients, 100 % des examens réalisés par des infirmières novices étaient exploitables sur les quatre points principaux. La lecture, elle, reste au cardiologue.

3.  Le produit n’est pas accessible en France. L’autorisation est américaine, le marquage CE se fait attendre, alors que la moitié de l’essai s’est déroulée au CHU de Bordeaux.

Une trajectoire qui coche toutes les cases

Deux frères ont fondé DESKi à Bordeaux en 2016. Bertrand Moal est médecin et docteur en biomécanique, Olivier Moal ingénieur passé par Berkeley et l’EPFL. L’entreprise a d’abord vendu des services d’analyse d’images médicales. En 2023, elle a tout misé sur un produit unique, HeartFocus. L’échographie cardiaque IA est devenue son seul métier.

Depuis, la mécanique s’emballe. La FDA a autorisé le logiciel en avril 2025. L’entreprise a levé six millions de dollars en juin, auprès du fonds Racine², de BNP Paribas Développement et du fonds régional NACO. Le lancement commercial américain a suivi le 27 août 2025, avec les sondes portables de Butterfly Network. En mai 2026, une déclinaison baptisée HeartFocus Link a étendu le guidage aux échographes fixes déjà installés dans les hôpitaux.

Le passage sur iPhone complète la série. Il tombe au moment où les deux fondateurs figurent parmi les nommés du prix EY de l’entrepreneur de l’année 2026. Les lauréats seront connus le 21 septembre. L’écosystème régional s’en félicite, à juste titre.

Le repère · Deux autorisations, deux marchés

  510(k) : la voie d’autorisation américaine la plus courante. Le fabricant démontre que son dispositif équivaut à un produit déjà commercialisé aux États-Unis. Elle ne vaut que là-bas.

  Marquage CE : son équivalent européen, délivré par un organisme notifié au titre du règlement 2017/745. Sans lui, aucun usage en soin courant dans l’Union européenne.

Ce qu’il faut retenir : un logiciel d’échographie cardiaque IA validé par la FDA n’est pas validé en Europe. Les deux procédures s’instruisent séparément, et l’une ne donne aucun droit sur l’autre.

Ce que l’essai prouve, et ce qu’il ne prouve pas

L’essai qui a soutenu l’autorisation américaine est paru en juillet 2025 dans la revue JACC: Advances. Il s’est déroulé au CHU de Bordeaux et au Lenox Hill Hospital de New York, entre novembre 2023 et août 2024. Chaque patient a passé deux examens du cœur. Le premier revenait à une infirmière sans aucune expérience de l’échographie, guidée par le logiciel. Le second à un expert, sans assistance. Cinq cardiologues ont ensuite noté les images sans savoir qui les avait prises.

Le résultat est net. Sur 240 patients, 100 % des examens des infirmières permettaient de juger la taille et la fonction du ventricule gauche. Même chose pour la taille du ventricule droit et pour la présence d’un épanchement autour du cœur. Huit infirmières ont participé, après une demi-journée de formation, sur trente patients chacune. Le chiffre impressionne, et il est solide.

Reste ce que l’essai ne dit pas. Il mesure la qualité des images obtenues, pas la justesse d’un diagnostic. Les auteurs l’écrivent noir sur blanc : l’interprétation clinique demeure la responsabilité du cardiologue. Les performances baissent aussi sur les vues les plus difficiles. La veine cave inférieure n’était exploitable que dans 78,3 % des examens d’infirmières, contre 98,3 % chez les experts. Et quand l’opérateur déclenchait l’enregistrement lui-même, sans laisser l’IA le faire, 40,5 % seulement des séquences atteignaient la qualité voulue.

Deux limites de méthode méritent d’être signalées. L’étude ne comportait aucun groupe de novices travaillant sans le logiciel. Impossible, donc, de chiffrer l’apport propre de l’IA. Les auteurs le reconnaissent et appellent à une étude croisée. L’essai a aussi été financé par DESKi, dont quatre des signataires sont salariés, les deux fondateurs compris. Le soutien public est venu du plan France 2030.

240patients de l’essai
8infirmières novices
23,6 minpar examen
42 jd’attente en cardiologie

Échographie cardiaque IA : le paradoxe français

La fiche de l’application sur l’App Store porte une mention sans ambiguïté. Le logiciel est destiné à un usage exclusivement américain, sous autorisation 510(k). Un soignant français ne peut donc pas s’en servir en pratique courante. La moitié des patients de l’essai ont pourtant été recrutés au CHU de Bordeaux.

Bertrand Moal ne s’en cache pas. Il expliquait au Journal des Entreprises, en octobre 2025, qu’une autorisation de la FDA s’obtient plus vite qu’un marquage CE. Le même entretien annonçait une commercialisation européenne courant 2026.

Le besoin, lui, est documenté. L’étude Doctolib et Fondation Jean-Jaurès de mai 2026 porte sur 234 millions de rendez-vous pris en 2025. Elle situe à 42 jours le délai médian pour voir un cardiologue en France. L’écart entre territoires donne le vertige : 16 jours à Paris, 164 jours dans le Gers. Une infirmière de maison de santé capable de réaliser une première évaluation du cœur changerait la donne dans ces départements.

Le vrai goulot d’étranglement se déplace

Supposons le marquage CE obtenu. Une question resterait entière : qui lit les images ?

L’application guide l’acquisition, elle ne rédige aucun compte rendu. Chaque examen produit dix séquences vidéo qu’un cardiologue devra interpréter. Multiplier les acquisitions sans multiplier les lecteurs déplace la file d’attente, sans la supprimer. La téléexpertise apporte une réponse, à condition d’organiser les circuits, la rémunération et les délais de lecture. Aucune mise à jour d’application ne règle cela.

La durée pèse également. Les infirmières de l’essai ont mis 23,6 minutes en moyenne pour un examen limité à dix vues. Ce n’est pas un défaut du logiciel, plutôt le coût d’un apprentissage récent. Un cabinet qui envisage d’intégrer ce geste doit savoir qu’il y consacrera une demi-heure de temps soignant.

La question de l’aval traverse toute l’imagerie assistée. Elle se posait déjà pour la levée de fonds de BrightHeart en échographie prénatale. La start-up parisienne applique la même logique au dépistage des malformations du cœur chez le fœtus. L’IA fiabilise le geste, le médecin garde la décision.

Ce qui se jouera dans les douze prochains mois

L’échographie cardiaque IA de DESKi est une vraie réussite d’ingénierie française. L’essai est propre, publié, mené dans deux pays, et le produit se vend sur le marché le plus exigeant du monde.

Deux choses manquent encore. La première est le marquage CE, sans lequel les patients français resteront spectateurs d’une technologie née chez eux. La seconde est une étude qui mesure l’effet sur les malades eux-mêmes : des diagnostics posés plus tôt, des hospitalisations évitées. La qualité d’image était l’étape obligatoire. Le bénéfice clinique reste à démontrer. Le même écart entre performance technique et bénéfice démontré traverse le champ de l’IA médicale.

Qu’est-ce que HeartFocus, le logiciel de DESKi ?

HeartFocus est un logiciel d’échographie cardiaque IA développé par la medtech bordelaise DESKi. Il guide en temps réel un soignant non spécialiste dans l’acquisition des dix vues de référence du cœur. L’application fonctionne depuis un iPhone ou un iPad relié à une sonde portable Butterfly. Il ne pose aucun diagnostic : l’interprétation revient au cardiologue.

HeartFocus est-il disponible en France ?

Non. Le logiciel dispose d’une autorisation de la FDA valable aux seuls États-Unis, obtenue en avril 2025. Le marquage CE, nécessaire à un usage clinique dans l’Union européenne, n’a pas été annoncé à ce jour. DESKi visait une commercialisation européenne courant 2026.

Une infirmière peut-elle réaliser une échographie du cœur avec l’IA ?

Pour l’acquisition des images, oui. Huit infirmières sans expérience, formées une demi-journée, ont examiné 240 patients. Leurs images ont été jugées exploitables dans 100 % des cas sur les quatre points principaux. L’examen durait 23,6 minutes en moyenne, et la lecture restait confiée à un cardiologue.

Les sources citées

  1. Trost B. et al., Artificial Intelligence Empowers Novice Users to Acquire Diagnostic-Quality Echocardiography, JACC: Advances, juillet 2025.
  2. DESKi, communiqué d’autorisation FDA de HeartFocus, 15 avril 2025.
  3. HeartFocus, fiche produit et questions fréquentes, DESKi.
  4. Doctolib et Fondation Jean-Jaurès, Cartes de France de l’accès aux soins, mai 2026.

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