L’IA médicale en Chine a quitté les salons professionnels. Une application d’Ant Group revendique 140 millions d’utilisateurs. Plus de 300 agents conversationnels y reprennent le savoir de médecins nommés. Personne n’a encore mesuré ce que ces outils changent pour celui qui les consulte.
En résumé
La Chine déploie des agents de santé conversationnels à une échelle sans équivalent, et la preuve de leur utilité manque encore.
1. AQ, l’application santé d’Ant Group, revendique 140 millions d’utilisateurs. L’entreprise indique que 60 % d’entre eux viennent de villes de troisième rang et au-dessous.
2. Plus de 300 agents conversationnels portent le nom de médecins réels, dont le patron d’un centre cardiologique du Zhejiang.
3. La seule grande étude d’usage est décevante. Dans un essai d’Oxford sur 1 298 personnes, les modèles seuls trouvaient la bonne affection dans 94,9 % des cas. Leurs utilisateurs tombaient sous 34,5 %.
4. Pékin a posé la limite avant tout le monde. L’IA médicale en Chine n’a pas le droit de rédiger une ordonnance.
L’IA médicale en Chine à l’échelle d’un pays
Le chiffre donne le vertige. AQ, l’application de gestion de santé d’Ant Group, annonce avoir servi 140 millions d’utilisateurs depuis son lancement officiel en juin 2025. La maison mère d’Alipay précise que 60 % d’entre eux viennent de villes de troisième rang ou au-dessous. Autrement dit, des territoires où le spécialiste est loin.
Le socle explique la vitesse. Alipay héberge depuis des années les rendez-vous et les paiements de nombreux hôpitaux chinois. Des millions de personnes y consultent aussi leur compte d’assurance maladie, rappelle le média Rest of World. En janvier 2025, Ant a racheté Haodf, un portail de consultation en ligne. Il revendiquait plus de 300 000 médecins inscrits.

Reste un écart à signaler. Les 140 millions sont des utilisateurs cumulés depuis l’ouverture des tests. Le quotidien économique Yicai a rapporté de son côté 15 millions d’utilisateurs actifs mensuels. C’est ce second chiffre qui décrit la réalité d’un service de santé.
Le repère · Deux mots à connaître
Agent conversationnel de santé. Un programme qui dialogue en langage courant, bâti sur la même famille de technologie que ChatGPT. Il oriente, explique un compte rendu, propose une hypothèse. Il ne pose pas de diagnostic au sens légal.
Hôpital internet. Le prolongement en ligne d’un établissement chinois, encadré depuis 2018 et autorisé à assurer consultation, suivi et prescription à distance. Il y en avait moins de 300 en 2019, plus de 3 000 en juin 2023.
Ce qu’il faut retenir : l’IA médicale en Chine n’arrive pas sur un terrain vide. Elle se branche sur une plomberie numérique déjà posée.
Des clones numériques de médecins identifiés
C’est la partie la plus dépaysante pour un lecteur français. Ant Group annonce plus de 300 agents médecins construits avec des praticiens de premier plan. Ces agents portent des noms réels.
Jian’an Wang dirige le centre cardiologique du deuxième hôpital affilié à l’université du Zhejiang. Il a construit le sien. Jun Wang, président de l’hôpital du Peuple de l’université de Pékin, également. Duan Tao, obstétricien, a lui aussi créé son double virtuel sur l’application, rapporte une dépêche de l’AFP.
Transposez chez nous. Un chef de service parisien mettrait son double conversationnel à disposition du pays entier, sur une application grand public. La logique se comprend : un praticien reconnu voit quelques milliers de patients par an, son agent en touche des millions. Ant Group a indiqué à Bloomberg viser la majorité des 1,4 milliard de Chinois d’ici trois ans.
DeepSeek à l’hôpital, la vague de 2025
L’IA médicale en Chine ne s’adresse pas qu’au grand public. L’autre moitié du mouvement se joue côté soignants. Dès mars 2025, près d’une centaine d’établissements chinois annonçaient recourir à DeepSeek, rapportait France 24. Objectif affiché : confirmer des diagnostics, rédiger des ordonnances, analyser de l’imagerie.
Des modèles spécialisés ont suivi. Un grand hôpital shanghaïen utilise CardioMind pour le diagnostic cardiaque. Un autre outil, PANDA, sert à repérer le cancer du pancréas, selon l’AFP. La même dépêche cite un responsable chinois faisant état de plus de 100 projets de dispositifs médicaux fondés sur l’IA. Le mouvement rappelle celui que nous avions décrit quand le service public britannique a équipé ses soignants, à une échelle bien supérieure.
Aucune de ces annonces ne s’accompagne de résultats cliniques publiés. C’est une limite de calendrier, et elle vaut aussi pour les déploiements occidentaux.
Ce que dit la seule grande étude d’usage
Voilà le point qui devrait retenir l’attention avant tout autre. Une équipe de l’université d’Oxford a mené un essai contrôlé randomisé sur 1 298 participants. Dix scénarios médicaux, écrits par des médecins. Certains recevaient l’aide d’un modèle de langage, GPT-4o, Llama 3 ou Command R+. Les autres cherchaient par leurs propres moyens.
Testés seuls, les modèles s’en sortent très bien. La bonne affection ressort dans 94,9 % des cas, la bonne conduite à tenir dans 56,3 %. Confiés à de vrais utilisateurs, ces mêmes modèles font chuter les résultats. Moins de 34,5 % pour l’affection, moins de 44,2 % pour la conduite à tenir. Les participants assistés ne font pas mieux que le groupe témoin. L’étude a paru dans Nature Medicine, et Oxford l’a annoncée le 10 février 2026.
Le point de rupture se situe dans la conversation, pas dans le modèle. Les auteurs relèvent que les modèles proposaient au moins une affection pertinente dans 65,7 % à 73,2 % des échanges. Les utilisateurs, eux, oubliaient des informations essentielles. Ou ne suivaient pas la recommandation reçue.
Vigilance
Un score de réussite à un examen médical ne dit rien de la vraie vie. Il ne dit rien de ce qui se passe quand une personne inquiète décrit mal ses symptômes à 23 heures. Aucune donnée d’usage réel n’a été publiée sur l’IA médicale en Chine. Sans essai comparable à celui d’Oxford mené sur AQ, les 140 millions d’utilisateurs mesurent une adoption, pas un bénéfice.
Pékin a posé la limite avant nous
Le pays qui déploie le plus vite a aussi tracé la ligne rouge le plus tôt. Cela mérite d’être porté au crédit de son régulateur.
Le 25 février 2025, les autorités sanitaires du Hunan ont interdit la génération d’ordonnances par intelligence artificielle. La presse officielle chinoise a relayé la décision. La municipalité de Pékin a suivi la même logique. Ses règles, mises en consultation, imposent que le médecin rédige lui-même l’ordonnance, ensuite contrôlée par un pharmacien. Les ordonnances produites par une IA y sont explicitement interdites.
La frontière est donc nette là-bas. L’agent conversationnel oriente, informe, prépare la consultation. La prescription reste un acte humain.
Ce que la France peut en tirer
Le pari chinois est logistique. La Chine comptait 393 millions d’utilisateurs de services médicaux en ligne fin juin 2025. L’IA médicale en Chine arrive donc sur une base déjà constituée. C’est la mécanique observée avec l’autorisation de l’implant cérébral NEO : l’avance se joue sur la tuyauterie administrative, pas sur la prouesse scientifique.
Reste à savoir ce que ces outils produisent chez les gens. La réponse tiendra dans une étude d’usage réel, publiée, menée sur les applications chinoises elles-mêmes. Ant Group a pris en juillet 2026 une participation de 28 % dans la plateforme de gestion du poids Boohee Health. Un groupe de cette taille a les moyens de financer cette étude. Ce serait sa contribution la plus utile au débat.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’application AQ d’Ant Group ?
AQ, rebaptisée Ant Afu, est une application chinoise de gestion de santé lancée en juin 2025 par Ant Group. Elle propose de la recommandation de médecin, de l’analyse de comptes rendus et du conseil personnalisé. L’entreprise revendique 140 millions d’utilisateurs servis et l’accès aux services de plus de 5 000 hôpitaux.
Un chatbot médical peut-il remplacer une consultation ?
Non, et l’essai d’Oxford publié dans Nature Medicine explique pourquoi. Sur 1 298 participants, ceux qui étaient aidés par un modèle de langage n’ont pas mieux identifié leur problème que les autres. La difficulté vient de l’échange : l’utilisateur ne sait pas quelles informations fournir.
L’IA peut-elle prescrire des médicaments en Chine ?
Non. Le Hunan a interdit en février 2025 la génération d’ordonnances par intelligence artificielle. La municipalité de Pékin a mis en consultation des règles imposant que le médecin rédige lui-même la prescription, ensuite vérifiée par un pharmacien.
Les sources citées
- Ant Group, communiqués du 28 juillet et du 12 septembre 2025 sur l’application AQ.
- Bean A. M. et al., « Clinical knowledge in LLMs does not translate to human interactions », Nature Medicine, 2026.
- France 24, 21 mars 2025, sur le déploiement de DeepSeek dans les hôpitaux chinois.
- Agence France-Presse, mars 2026, sur les doubles numériques de médecins chinois.
- Radio Free Asia et Global Times, février et mars 2025, sur l’interdiction des ordonnances générées par IA au Hunan.
- Yicai Global, sur les utilisateurs actifs mensuels d’Ant Afu et sur le projet de règles de Pékin.
- Rest of World, 6 février 2026, sur la place d’Alipay dans le système de santé chinois.






























