Le 22 avril 2026, une équipe du CHU Grenoble Alpes a déposé des bâtonnets radioactifs à l’intérieur même d’une tumeur du pancréas. Une première européenne, saluée comme telle. Six semaines plus tard, l’industriel qui porte cette technologie présentait ses premiers chiffres de survie au congrès de l’ASCO. Le geste est élégant et bien toléré. Les résultats, eux, demandent qu’on regarde d’où part le chronomètre.

En résumé

1. Le CHU Grenoble Alpes a implanté le 22 avril 2026 des sources de radium 224 dans la tumeur pancréatique d’un patient inopérable, par voie naturelle. C’est le premier patient de l’essai français ACAPELLA.

2. La technologie Alpha DaRT est née à l’université de Tel-Aviv et elle est développée par la société israélienne Alpha Tau Medical, cotée au Nasdaq. Ce qui est français ici, c’est l’essai clinique.

3. Les chiffres de survie présentés en juin 2026 viennent d’une analyse groupée de trois essais de phase I/II, sans groupe témoin, comparée à des données historiques.

4. La tolérance reste le point le plus solide de ce programme : 9 % d’effets indésirables graves, tous résolus, aucun décès attribué au traitement.

Une aiguille par la bouche, des bâtonnets radioactifs dans la tumeur

Le geste tient dans une échoendoscopie. Une caméra et une sonde d’échographie descendent par la bouche jusqu’à l’estomac, qui est collé au pancréas. Une aiguille traverse alors la paroi digestive. Elle dépose dans la tumeur de fins bâtonnets de titane imprégnés de radium 224. Les sources sont placées tous les 3 à 4 millimètres, pour couvrir le volume visé. L’aiguille ressort, les bâtonnets restent.

« On est très près de la tumeur », résume Gaël Roth, professeur d’oncologie digestive au CHU Grenoble Alpes et investigateur coordonnateur de l’essai. Trois jours après l’implantation, le patient entame deux mois de capécitabine. Cette chimiothérapie en comprimés est bien plus légère que le protocole qu’il vient d’achever. Le suivi court ensuite sur douze mois. La tumeur est réévaluée toutes les huit semaines, pour voir si une chirurgie redevient envisageable.

Le repère : le rayonnement alpha

Le radium 224 se désintègre en éléments plus légers, à durée de vie très courte, qui se détachent du bâtonnet et se dispersent dans le tissu sur 2 à 3 millimètres. En chemin, ils émettent des particules alpha, des projectiles lourds qui déposent toute leur énergie sur une distance minuscule et coupent l’ADN des cellules sur ses deux brins.

Deux conséquences. Le tissu sain situé au-delà de quelques millimètres est épargné, ce qui compte quand la tumeur touche l’estomac, le duodénum et les vaisseaux. Et l’effet ne dépend pas de la quantité d’oxygène présente dans la tumeur.

Ce qu’il faut retenir : les tumeurs du pancréas sont pauvres en oxygène, ce qui affaiblit la radiothérapie classique. Le rayonnement alpha contourne ce problème. Il ne contourne pas, en revanche, la difficulté de couvrir toute la tumeur avec des sources posées une à une.

Grenoble, premier patient d’un essai qui en prévoit quarante

L’essai s’appelle ACAPELLA. Il est promu par Alpha Tau Medical, ouvert, sans tirage au sort ni groupe de comparaison. Il vise jusqu’à 40 patients dans plusieurs centres français. Pour y entrer, il faut avoir terminé 8 à 12 cycles de mFOLFIRINOX, la chimiothérapie la plus lourde du répertoire. La maladie doit être stable ou en régression. La tumeur doit mesurer 5 centimètres au maximum, et le patient conserver une autonomie complète ou presque.

Le besoin auquel répond cet essai est incontestable. Un malade dont la tumeur reste inopérable après un mFOLFIRINOX complet se retrouve sans traitement de consolidation reconnu. Environ 30 % des 140 000 Européens diagnostiqués chaque année sont dans cette situation. Leur maladie est localement avancée, ni opérable ni encore métastatique. Leur proposer quelque chose relève du bon sens clinique.

Reste la conséquence mécanique de ces critères. Les patients retenus ont supporté six mois de chimiothérapie intensive, leur maladie n’a pas progressé et ils tiennent debout. Ce sont, par construction, les malades au meilleur pronostic. Sans groupe témoin, personne ne saura ce qu’ils seraient devenus sans les bâtonnets radioactifs.

15 991 nouveaux cas en France (2023)
11 % de survie nette à 5 ans
40 patients prévus dans ACAPELLA
2 à 3 mm la portée du rayonnement alpha

À l’ASCO, des courbes de survie qui dépendent du point de départ

Le 1er juin 2026, Alpha Tau a présenté au congrès américain d’oncologie clinique une analyse groupée de trois essais de phase I/II menés au Canada et en Israël. Les chiffres mis en avant impressionnent. La survie médiane atteint 17,0 mois chez les patients métastatiques ayant reçu une ligne de chimiothérapie avant l’implantation, et 13,8 mois dans les formes localement avancées.

Ces durées sont comptées à partir du début de la chimiothérapie précédente. Elles intègrent donc des mois vécus avant même la pose des sources. Or il fallait être en vie, et en état de subir le geste, au terme de cette chimiothérapie. Ce décalage du point de départ gonfle mécaniquement la survie affichée. Il ne dit rien de l’apport propre du traitement.

Comptés depuis l’inclusion, les mêmes patients atteignent 11,2 mois en situation métastatique et 11,1 mois en maladie localement avancée. L’industriel les compare à des repères historiques de 4 à 6 mois et d’environ 9 mois. La comparaison est parlante. Elle oppose pourtant des populations recrutées de façons différentes, et le communiqué lui-même appelle à la prudence sur ce point.

Un chiffre mérite la même attention que les précédents. Chez les patients n’ayant reçu aucune chimiothérapie, la survie médiane tombe à 7,1 mois depuis le diagnostic. Ces malades étaient trop fragiles pour supporter un traitement général, ce qui interdit de les comparer à une première ligne standard. La lecture honnête tient en une phrase : les résultats les plus flatteurs viennent des groupes les plus sélectionnés.

Un chiffre mérite d’être expliqué, parce qu’il dit ce que le traitement fait vraiment. Chaque bâtonnet n’irradie que 2 à 3 millimètres autour de lui. Chez les cinq premiers patients traités à Montréal, les sources implantées ont couvert entre 8 % et 44 % du volume de la tumeur. Le reste de la masse n’a donc pas reçu la dose. Il s’agit d’un renfort local puissant sur une zone, pas de la destruction de la tumeur entière. Cela correspond à l’objectif annoncé, faire reculer la tumeur pour rouvrir une possibilité d’opération, et cela explique pourquoi une chimiothérapie reste associée au geste.

Le « 100 % de contrôle local » annoncé en mai 2026 au congrès Digestive Disease Week demande la même attention. Ce taux porte sur les seuls patients évaluables de deux essais de phase précoce. Sur la totalité des 32 patients de l’essai montréalais, les résultats présentés en janvier 2026 donnent 81 % de contrôle de la maladie, c’est-à-dire une tumeur qui régresse ou cesse de grossir, et 22 % de réponse objective, c’est-à-dire une tumeur qui diminue nettement. Ces chiffres restent bons pour un cancer du pancréas avancé. Ils ne sont pas de 100 %. L’essai a été financé par Alpha Tau et le consortium MEDTEQ+, et son investigateur principal est consultant pour l’entreprise.

La tolérance, argument le plus solide du programme

C’est sur la sécurité que les données convainquent le plus. Sur l’ensemble des patients traités, 36 % ont présenté un effet indésirable lié au traitement, et 9 % un effet grave : obstruction des voies biliaires, douleurs abdominales, fièvre, perturbation du bilan hépatique ou infection sanguine. Tous ces effets graves se sont résolus. Aucun décès n’a été attribué au traitement. Aucune toxicité chronique n’a été observée.

L’essai pilote canadien mené entre 2023 et 2024 sur 32 patients décrivait déjà un profil rassurant, avec des effets le plus souvent légers à modérés. Pour un malade qui sort de six mois de FOLFIRINOX, l’argument compte autant que la survie. Une procédure unique suivie de comprimés ne se compare pas à une perfusion toutes les deux semaines. La qualité de vie fait partie du bénéfice, et elle est ici documentée.

Une première européenne qui est aussi un communiqué financier

Alpha Tau Medical est cotée au Nasdaq sous le sigle DRTS. La société déclarait 80,2 millions de dollars de trésorerie à fin mars 2026. Fin avril, elle a déposé un document lui permettant de lever jusqu’à 300 millions de dollars. Chaque jalon clinique fait l’objet d’un communiqué, et le premier patient grenoblois en est un. Cela ne retire rien à la valeur du geste. Cela rappelle seulement d’où viennent les chiffres. L’analyse présentée à l’ASCO reste un résumé de congrès, pas un article évalué par des pairs.

La technologie, elle, n’a rien de français. Elle a été mise au point à l’université de Tel-Aviv par Itzhak Kelson et Yona Keisari, puis développée depuis 2016 par Alpha Tau. Ce qui est français dans ces bâtonnets radioactifs, c’est l’essai clinique et l’équipe qui l’exécute. C’est déjà considérable pour un centre hospitalier universitaire.

Ce que cette avancée change, et à quelle échéance

Le cancer du pancréas justifie qu’on s’enthousiasme pour chaque piste sérieuse. La France a compté 15 991 nouveaux cas en 2023, pour une survie nette à cinq ans de 11 %. C’est le seul cancer dont le taux de mortalité continue d’augmenter. Une radiothérapie posée dans la tumeur, en une séance, bien supportée, qui pourrait rouvrir la porte de la chirurgie à quelques patients : la piste vaut d’être suivie de près.

Elle vaut aussi d’être attendue. Le suivi d’ACAPELLA court sur douze mois après l’implantation, et l’inclusion de 40 patients prend du temps. Les premiers résultats complets ne sont pas attendus avant 2027 ou 2028. D’ici là, l’essai américain IMPACT et le programme italien de Vérone diront si le signal tient hors de ses conditions initiales. L’histoire récente de la cancérologie invite à cette patience. Les applications de suivi des symptômes en oncologie avaient elles aussi promis des mois de survie supplémentaires, avant qu’un essai de confirmation ne recadre le bénéfice.

Pour un patient concerné aujourd’hui, la conduite à tenir est simple. Les bâtonnets radioactifs n’existent qu’en essai clinique. La question de l’éligibilité se pose à l’équipe qui assure le suivi, en réunion de concertation pluridisciplinaire. Aucun accès n’est possible en dehors de ce cadre. Les essais de phase précoce sont le quotidien des innovations en santé, à suivre sans les surinterpréter.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le traitement du cancer du pancréas par bâtonnets radioactifs ?

C’est une radiothérapie posée directement dans la tumeur. Des sources de titane imprégnées de radium 224, appelées Alpha DaRT, sont déposées dans le pancréas par une aiguille introduite par la bouche, sous contrôle échographique. Elles délivrent un rayonnement alpha qui agit sur 2 à 3 millimètres autour de chaque source, puis s’éteint. Le geste se fait en une seule fois.

Ce traitement est-il disponible en France ?

Uniquement dans le cadre de l’essai clinique ACAPELLA, qui prévoit d’inclure jusqu’à 40 patients dans plusieurs centres français. Il faut avoir terminé 8 à 12 cycles de chimiothérapie mFOLFIRINOX, présenter une maladie stable ou en régression, une tumeur de 5 centimètres au maximum et une bonne autonomie. Alpha DaRT n’a aucune autorisation de mise sur le marché pour le pancréas, ni en Europe ni aux États-Unis.

Les bâtonnets radioactifs guérissent-ils le cancer du pancréas ?

Rien ne permet de l’affirmer aujourd’hui. L’objectif affiché est le contrôle local de la tumeur, avec l’espoir de la faire suffisamment diminuer pour rendre une chirurgie possible chez certains patients, ou d’obtenir une pause thérapeutique prolongée. Les essais publiés à ce jour portent sur quelques dizaines de personnes, sans groupe de comparaison.

Sources

Alpha Tau Medical, communiqué du 23 avril 2026, premier patient traité en Europe dans l’essai ACAPELLA (protocole CTP-PANC-04), CHU Grenoble Alpes.

Alpha Tau Medical, communiqué du 1er juin 2026, analyse groupée de trois essais de phase I/II présentée au congrès de l’ASCO 2026.

Alpha Tau Medical, résultats du premier trimestre 2026, 18 mai 2026 (trésorerie, avancement des essais IMPACT, ACAPELLA et Vérone).

Miller C. et coll., « Feasibility and safety of endoscopic ultrasound-guided diffusing alpha emitter radiation therapy for advanced pancreatic cancer », Endoscopy International Open, 2024 (PMID 39398444).

Institut national du cancer, Panorama des cancers en France, données d’épidémiologie 2023-2026.

Franceinfo et France 3 Alpes, reportages du 2 mai 2026 au CHU Grenoble Alpes.

Cet article est informatif et ne remplace pas l’avis de l’équipe médicale qui suit le patient.

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