Une application mobile oncologie a-t-elle jamais allongé la vie des patients ? Deux essais publiés en 2017 l’ont affirmé, chiffres à l’appui. Le plus grand essai jamais mené sur le sujet, paru en 2025, dit autre chose. Et la première thérapie numérique remboursée en France a perdu son remboursement en février 2025.
En résumé
Le suivi numérique des symptômes améliore le quotidien des patients traités pour un cancer. Sur la survie, l’essai de confirmation publié en 2025 ne retrouve pas le bénéfice annoncé.
1. Deux essais fondateurs, un résultat spectaculaire. 19 mois de survie médiane contre 12 dans l’essai français de Fabrice Denis (133 patients, 2017), et cinq mois de plus dans l’essai américain d’Ethan Basch la même année (766 patients).
2. L’essai de confirmation ne retrouve rien sur la survie. PRO-TECT, 1 191 patients dans 52 centres (Nature Medicine, 2025), donne un rapport de risque de décès de 0,99.
3. Le bénéfice se déplace vers la qualité de vie. Fonction physique préservée 12,6 mois contre 8,5, symptômes contrôlés 12,7 mois contre 9,9, moins de passages aux urgences.
4. Un remboursement peut se retirer. Moovcare, première thérapie numérique remboursée en France, est sortie de la liste des produits remboursables le 14 février 2025.
À quoi sert une application mobile oncologie au quotidien
Le principe tient en peu de choses. Entre deux séances de chimiothérapie, le patient consigne ce qu’il ressent : fatigue, nausées, douleurs, température, poids. L’application horodate ces données, les met en courbe et, dans les versions médicalisées, déclenche une alerte vers l’équipe soignante quand un symptôme dépasse un seuil.
C’est ce dernier maillon qui sépare deux familles d’outils. D’un côté les carnets de bord, téléchargeables librement, qui organisent l’information pour le patient et pour la consultation. De l’autre les dispositifs de télésurveillance, marqués CE, reliés à une équipe qui reçoit les alertes et décide d’agir. Les premiers se comptent par centaines sur les magasins d’applications. Les seconds sont trois en France.
L’enjeu n’a rien d’anecdotique. L’Institut national du cancer recense 433 136 nouveaux cas de cancer en France en 2023. Une part considérable de ces personnes traverse des semaines de traitement en ambulatoire, chez elles, loin de l’hôpital où se trouve leur dossier. Le numérique s’est engouffré dans cet intervalle, avec les mêmes promesses que celles qui accompagnent l’arrivée de l’intelligence artificielle en cancérologie.
Le repère · Télésurveillance, dispositif médical, LPPR
• Télésurveillance médicale. Un professionnel de santé, déclaré comme opérateur, interprète à distance les données transmises par le patient et décide de la conduite à tenir. L’acte est encadré et facturé par forfait.
• Dispositif médical logiciel. Un logiciel qui poursuit une finalité médicale, comme le dépistage ou la surveillance d’une maladie, doit obtenir un marquage CE avant sa mise sur le marché européen. Un carnet de bord qui se contente d’enregistrer n’y est pas soumis.
• LPPR. La liste des produits et prestations remboursables. Y figurer conditionne la prise en charge par l’Assurance maladie. On peut en sortir.
Ce qu’il faut retenir : la frontière entre les deux marchés ne passe pas par la qualité de l’interface. Elle passe par le droit de déclencher une décision de soin.
Sept mois de survie en plus : le chiffre qui a lancé le mouvement
En 2017, l’oncologue français Fabrice Denis publie dans le Journal of the National Cancer Institute un essai qui fait du bruit. Cent trente-trois patients atteints d’un cancer du poumon sont tirés au sort entre un suivi classique et un suivi web par questionnaire hebdomadaire. La survie médiane atteint 19 mois dans le bras connecté contre 12 mois dans l’autre. Le risque de décès baisse de deux tiers.
Le même mouvement traverse l’Atlantique. Ethan Basch et son équipe du Memorial Sloan Kettering suivent 766 patients en cancer métastatique et rapportent, dans le JAMA de 2017, cinq mois de survie médiane supplémentaires chez ceux qui déclarent leurs symptômes en ligne.
Deux essais, deux continents, un résultat spectaculaire pour une intervention sans molécule. On comprend l’emballement qui a suivi. Reste que les deux travaux partagent des faiblesses dont les auteurs eux-mêmes ont averti. L’essai de Denis a été interrompu de façon anticipée après une analyse intermédiaire favorable, avec un suivi médian de neuf mois seulement. Celui de Basch portait sur un centre unique, l’un des mieux dotés du monde.
L’essai PRO-TECT a corrigé la promesse
Huit ans plus tard, la vérification arrive. PRO-TECT, publié dans Nature Medicine en février 2025, est l’essai de confirmation : 1 191 patients atteints de cancer métastatique, 52 centres d’oncologie américains, tirage au sort par centre entier pour éviter la contamination entre les bras.
Sur la survie globale, le résultat est net. Aucune différence. Le rapport de risque de décès s’établit à 0,99, avec un intervalle de confiance qui encadre franchement l’absence d’effet. À deux ans, environ 42 % des patients du bras connecté sont en vie, contre 43,5 % dans le bras de soins habituels.
Ce serait une mauvaise lecture d’en conclure que le suivi numérique ne sert à rien. Les critères secondaires racontent une autre histoire, et elle est solide. Le délai avant dégradation de la fonction physique passe de 8,5 à 12,6 mois. Le contrôle des symptômes tient 12,7 mois contre 9,9. La qualité de vie se maintient 15,6 mois contre 12,2. Le temps avant le premier passage aux urgences s’allonge lui aussi.
Les patients, eux, ont suivi. Ils ont rempli 91,5 % des questionnaires hebdomadaires attendus, un taux d’observance que beaucoup d’essais médicamenteux envieraient. Les auteurs en tirent une leçon de méthode : sur ce type d’intervention, la survie globale n’est probablement pas le bon critère principal.
Moovcare, pionnière remboursée puis retirée
L’histoire française de cette promesse a un nom. Moovcare, la solution issue de l’essai de Fabrice Denis et éditée par Sivan, est devenue en 2020 la première thérapie numérique prise en charge par l’Assurance maladie. Un moment fondateur pour tout l’écosystème français de la santé numérique.
Le dénouement est moins célébré. En juillet 2024, la commission d’évaluation de la Haute Autorité de santé rend un avis défavorable au renouvellement : les études conduites en conditions réelles n’ont pas confirmé le bénéfice de survie observé dans l’essai initial. Moovcare Poumon sort de la liste des activités de télésurveillance remboursées, puis de la liste des produits et prestations remboursables par arrêté du 14 février 2025.
Vigilance
Un remboursement accordé ne vaut pas bénéfice démontré. La prise en charge anticipée existe précisément pour collecter des données pendant que l’accès est ouvert. Quand ces données ne confirment pas l’essai initial, la prise en charge tombe.
Ce que l’Assurance maladie rembourse aujourd’hui
Depuis 2023, la télésurveillance médicale dispose d’un cadre de remboursement de droit commun, conditionné à une évaluation favorable de la Haute Autorité de santé et à un certificat de conformité délivré par l’Agence du numérique en santé. Trois solutions y figurent en oncologie.
Télésurveillance en oncologie : l’état de la prise en charge
| Solution | Statut | Depuis |
|---|---|---|
| Resilience PRO | Remboursement de droit commun | décembre 2023 |
| Continuum+ Connect | Prise en charge anticipée | septembre 2024 |
| Cureety TechCare | Remboursement de droit commun | avril 2025 |
| Moovcare Poumon | Retirée de la liste | février 2025 |
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Le remboursement ne vaut pas démonstration clinique, et la Haute Autorité de santé ne s’en cache pas. Dans son avis de juillet 2023 sur Cureety TechCare, la commission écrivait n’avoir pas la preuve de l’amélioration clinique de l’état de santé du patient, tout en accordant une prise en charge anticipée. L’adhésion des patients y était mesurée à 66 % après un suivi médian de 8,2 mois. La population cible maximale, elle, dépasse 600 000 personnes par an.
Le modèle a sa logique : ouvrir l’accès pendant que les données s’accumulent, quitte à retirer ensuite. Moovcare montre que le retrait n’a rien de théorique.
Les applications libres, l’autre moitié du rayon
Hors du champ remboursé s’étend un marché sans filtre. Une équipe a passé au crible les applications de suivi du cancer du sein disponibles sur les deux magasins : 453 candidates identifiées, 44 retenues pour évaluation, une note moyenne de 3,3 sur 5 à l’échelle MARS, la grille de référence pour juger la qualité d’une application de santé. Moins de 7 % dépassent la note de 4. Le point le plus faible du lot est la qualité de l’information délivrée.
La question des données se pose avec la même acuité. L’analyse de plus de 20 000 applications de santé publiée dans le BMJ en 2021 montrait que 88 % d’entre elles pouvaient accéder aux données de l’utilisateur et les partager, et que 28 % n’affichaient aucune politique de confidentialité. Sur des données de cancer, l’enjeu se passe de commentaire.
Quelques développeurs ont pris le problème par l’autre bout, en gardant tout sur le téléphone. C’est le pari d’une application de suivi conçue par un patient dans le Nord, qui fonctionne sans serveur ni compte utilisateur. Le choix règle la question de la fuite de données. Il en ouvre d’autres, à commencer par l’absence d’alerte vers l’équipe soignante.
Ce qu’il faut demander à une application de suivi
Un patient qui télécharge un carnet de bord numérique gagne quelque chose de mesurable. Quatre mois de fonction physique préservée, des semaines de symptômes mieux contrôlés, des consultations mieux préparées. C’est déjà beaucoup, et cela mérite d’être dit sans l’habiller d’une promesse de survie que le dernier essai en date n’a pas retrouvée.
Aux éditeurs, désormais, de choisir leur camp. Une application qui organise l’information du patient n’a pas besoin d’un marquage médical, et elle rend un vrai service. Une application qui prétend déclencher une décision de soin en a besoin, avec les données qui vont avec. Entre les deux, la zone grise se referme, et c’est une bonne nouvelle pour les patients.
Une application de suivi du cancer allonge-t-elle la survie ?
Les données actuelles ne permettent pas de l’affirmer. Deux essais de 2017 avaient rapporté un gain de survie de cinq à sept mois, sur des effectifs limités. L’essai de confirmation PRO-TECT, mené chez 1 191 patients dans 52 centres et publié en 2025, ne retrouve aucune différence de survie globale. Le bénéfice mesuré porte sur la qualité de vie et le contrôle des symptômes.
Quelles applications de suivi du cancer sont remboursées en France ?
Trois solutions de télésurveillance en oncologie sont prises en charge : Resilience PRO depuis décembre 2023, Continuum+ Connect en prise en charge anticipée depuis septembre 2024, et Cureety TechCare depuis avril 2025. Le remboursement porte sur l’activité de télésurveillance assurée par une équipe soignante, pas sur l’application seule.
Quelle différence entre un carnet de bord et un dispositif de télésurveillance ?
Le carnet de bord enregistre les symptômes pour le patient et pour sa consultation. Le dispositif de télésurveillance transmet ces données à un professionnel de santé déclaré comme opérateur, qui peut déclencher une action. Cette finalité médicale impose un marquage CE, une évaluation par la Haute Autorité de santé et une hébergement certifié des données.
Une application gratuite de suivi du cancer est-elle sûre pour mes données ?
Rien ne le garantit par défaut. Une analyse de plus de 20 000 applications de santé publiée dans le BMJ en 2021 montrait que 88 % pouvaient accéder aux données de l’utilisateur et les partager, et que 28 % n’affichaient aucune politique de confidentialité. La fiche de confidentialité du magasin d’applications et l’existence d’un hébergement de données de santé certifié sont les deux premières choses à vérifier.
Les études citées
- Basch E. et al. Symptom monitoring with electronic patient-reported outcomes during cancer treatment: final results of the PRO-TECT cluster-randomized trial. Nature Medicine, 2025.
- Denis F. et al. Randomized Trial Comparing a Web-Mediated Follow-up With Routine Surveillance in Lung Cancer Patients. JNCI, 2017.
- Basch E. et al. Overall Survival Results of a Trial Assessing Patient-Reported Outcomes for Symptom Monitoring During Routine Cancer Treatment. JAMA, 2017.
- Haute Autorité de santé. Avis de la CNEDiMTS sur CUREETY TechCare, 25 juillet 2023.
- Tangari G. et al. Mobile health and privacy: cross sectional study. BMJ, 2021.
- Expert evaluation of mobile health apps for breast cancer management: a feature-based analysis using the Mobile Application Rating Scale. BMC Health Services Research, 2025.
- Institut national du cancer. Données globales d’épidémiologie des cancers en France, 2023.






























