Tracking GPS au centimètre, IA prédictive, neurofeedback : l’accompagnement numérique du sport de haut niveau est devenu une industrie mondiale. La sportech française y tient une place plus solide qu’on ne l’imagine, des capteurs de Millau aux électrodes de Bordeaux. État des lieux.

Un marché mondial de la sportech qui se concentre à grande vitesse

Le sport de haut niveau s’est transformé en gisement de données. Chaque entraînement d’un club professionnel génère des centaines d’indicateurs, captés par des gilets GPS, des caméras intelligentes ou des plateformes de force, puis agrégés dans des systèmes de gestion d’athlètes comme ceux de l’irlandais Kitman Labs, dont la plateforme revendique plus de 700 organisations clientes, de la NFL à la Premier League.

Le marché de la sportech se consolide vite. Sony a racheté en octobre 2025 le nord-irlandais STATSports, fournisseur d’Arsenal, de Liverpool ou des All Blacks. Garmin avait déjà absorbé la branche analytique du finlandais Firstbeat, référence de la variabilité cardiaque dans les staffs professionnels. L’américain Teamworks vient d’avaler le canadien Sportlogiq. La donnée de l’athlète devient un actif stratégique et elle se concentre dans un petit nombre d’écosystèmes verticaux.

Tracking GPS : McLloyd, l’exception décimétrique made in France

Dans l’ombre des géants Catapult et STATSports, qui captent à eux deux environ la moitié du marché mondial des GPS sportifs, une entreprise française s’est taillé une place singulière. Fondée en 2013, McLloyd fabrique à Millau des trackers combinant GPS, centrale inertielle et Ultra Wide Band pour atteindre une précision décimétrique. Le résultat équipe l’essentiel du rugby professionnel français, du Top 14 à la Pro D2, et le tracking des grandes courses hippiques.

La leçon vaut d’être retenue : sur un marché dominé par des acteurs anglo-saxons, la différenciation française s’est jouée sur la précision de la mesure et la maîtrise industrielle, jusqu’à la fabrication des capteurs sur le territoire.

SkillCorner et Kinvent, la sportech française qui s’exporte

Deux autres pépites confirment que la filière n’est pas anecdotique. SkillCorner, née à Paris en 2016, extrait les données de positionnement des joueurs à partir d’une simple vidéo de match, sans capteur. Sa vision par ordinateur couvre plus de 120 compétitions et sert plus de 230 clubs, ligues et fédérations pour le recrutement comme pour l’analyse de la performance physique. L’entreprise a levé 60 millions de dollars fin 2025 pour accélérer en NBA et en NFL. Un investisseur américain, certes. Mais la technologie reste française.

Kinvent, installée à Montpellier, a pris le chemin inverse : du terrain vers la clinique. Ses dynamomètres et plateformes de force connectés mesurent force, équilibre et amplitude articulaire pour les préparateurs physiques et les kinésithérapeutes. La Fédération française d’athlétisme et les New York Mets figurent parmi ses utilisateurs, aux côtés de milliers de cabinets de rééducation. Le statut de dispositif médical de ses capteurs n’est pas un détail : c’est précisément ce qui distingue l’outil professionnel du gadget de quantification.

Préparation mentale : le cerveau, nouveau terrain d’entraînement

Le volet le plus récent de cet arsenal vise la cognition. Les références internationales s’appellent NeuroTracker, simulateur canadien d’entraînement perceptif, ou Rezzil, plateforme britannique de réalité virtuelle adoptée par des académies de football. La France avance ici aussi, avec un ancrage scientifique revendiqué. Neurathletics, issue des travaux de Camille Jeunet-Kelway, chercheuse CNRS à Bordeaux, propose aux athlètes et aux staffs d’observer leur activité cérébrale en temps réel par neurofeedback, pour travailler l’imagerie motrice et la focalisation attentionnelle en séances d’une vingtaine de minutes. La promesse affichée, doubler les effets de la préparation mentale, reste à confirmer par des publications indépendantes à grande échelle. La démarche, elle, va dans le bon sens : rendre mesurable un domaine resté longtemps empirique. À Lyon, Reverto adapte de son côté ses modules de réalité virtuelle de gestion des émotions aux centres de formation sportifs.

L’État entraîneur : la recherche publique au service des gains marginaux

La vraie spécificité française est peut-être là. Le Programme prioritaire de recherche « Sport de très haute performance », doté de 20 millions d’euros et piloté par le CNRS, a financé douze projets associant laboratoires et fédérations avant Paris 2024 : réalité virtuelle pour optimiser le geste avec REVEA, entraînement cérébral des escrimeurs avec Train Your Brain, analyse vidéo avec Perfanalytics. Le bilan officiel fait état de 130 athlètes accompagnés individuellement et d’une progression de 12 % des podiums dans les disciplines ciblées. L’État a remis 20 millions d’euros au pot en juillet 2025, cap sur Los Angeles 2028 et les Alpes 2030. Peu de nations disposent d’un tel continuum entre recherche académique et terrain.

Données d’athlètes : la vigilance s’organise

Reste l’angle mort de cette course à la mesure. Un sportif suivi en continu produit des données qui touchent directement à sa santé. La CNIL a publié début 2024 des recommandations dédiées à la mesure de la performance des sportifs de haut niveau, rappelant que ces collectes relèvent du RGPD et exigent une base légale claire entre clubs, fédérations et sous-traitants. Les modèles prédictifs de blessure, vendus par des acteurs comme Zone7 avec des réductions spectaculaires de jours d’indisponibilité, posent une autre question : ces chiffres sont auto-déclarés, et un algorithme qui signale un quart de l’effectif « à risque » chaque semaine n’aide plus personne. La prévention des blessures par l’IA est une piste sérieuse. Elle n’est pas encore une science exacte.

L’état des lieux est plus flatteur qu’attendu : la France aligne des champions industriels sur le tracking GPS, la vision par ordinateur, les capteurs biomécaniques et le neurofeedback, adossés à un effort public de recherche notable. La consolidation du marché autour de Sony, Garmin ou Teamworks rappelle pourtant que la bataille décisive sera celle de la propriété et de la circulation des données d’athlètes. La sportech française a prouvé qu’elle savait mesurer la performance. À elle, désormais, de peser sur les règles du jeu. Le débat est ouvert.

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